Mon histoire
Partir n'était pas mon projet. Construire l'a toujours été.
L'épreuve forge la réussite.
2015
Deux choses à la fois
Octobre 2015, j'entre à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l'Université d'État d'Haïti. Très vite, les cours ne me suffisent pas. Je me mets à faire deux choses en même temps, et je n'ai jamais cessé depuis.
D'un côté, la santé publique. En janvier 2018, je fonde PHARMINFOS Haïti, une association de pharmaciens que je dirige encore aujourd'hui. Campagnes de sensibilisation à Jacmel et aux Cayes, cliniques mobiles à Pétion-Ville avec l'Association haïtienne des étudiants en pharmacie, Journée mondiale de la pharmacie. C'est là que j'apprends le geste que je n'ai plus jamais arrêté de faire : expliquer un médicament à quelqu'un qui n'a jamais eu de pharmacien devant lui.
De l'autre, les affaires. Avec des amis, je crée Ice Kid Haïti, pour commercialiser des rafraîchissements glacés destinés aux enfants. J'investis aussi dans le transport. Les affaires n'étaient pas florissantes, mais pour moi c'était clair : j'avais le goût de créer.
2018 — 2020
La question qui a tout orienté
En Haïti, le médicament n'arrive pas toujours par le comptoir. Il se vend dans la rue, se prend sans ordonnance, se partage entre voisins. Tout le monde le sait, et tout le monde fait avec. Restait une chose que personne n'avait mesurée : ce qu'il y a vraiment dans ces boîtes.
En 2018, je pars pour la première fois aux États-Unis, dans le cadre d'un projet de recherche mené avec l'Université du Colorado. Assistant chercheur au GHRIC et assistant en pharmacovigilance au University of Colorado Anschutz Medical Campus, c'est cette question que nous allons mesurer, sur les antimicrobiens vendus dans les marchés de rue de Port-au-Prince.
La réponse est mauvaise : une partie de ces antimicrobiens est de qualité inférieure. Et un antibiotique sous-dosé ne rate pas seulement sa cible, il fabrique des résistances dont tout le monde héritera. Là où le médicament échappe au professionnel, c'est la population entière qui paie.
Substandard Quality of the Antimicrobials Sold in the Street Markets in Haiti paraît en juillet 2020 dans Antibiotics, revue indexée dans PubMed, et je signe parmi les auteurs. La même année, je sors de la Faculté parmi les meilleurs de ma promotion. En octobre, la Fédération internationale pharmaceutique m'invite à présenter l'étude devant un panel international, aux côtés des conseils de l'ordre d'Espagne et de Belgique.
2020 — 2021
Le rêve d'Optimum Pharma
Diplômé, je commence à exercer : la Pharmacie Express, à Tabarre, et l'Hôpital Zilda Arns, à Bon Repos, où je fais mon année de service social. Elle se termine en 2021.
Mais exercer ne me suffit pas non plus. Avec des partenaires médecins et pharmaciens, je lance Optimum Pharma, et je quitte la Pharmacie Express pour m'y consacrer entièrement. L'ambition n'est pas d'avoir une pharmacie : c'est de bâtir une bannière pharmaceutique haïtienne, présente dans plusieurs régions du pays. Dans ma tête, le modèle ressemblait à ce que Jean Coutu représente au Québec.
En janvier 2021, avec Wellington Derameau, nous lançons Médicaments et Société. L'idée est simple : si les gens achètent des antibiotiques dans la rue, ce n'est pas par imprudence, c'est parce que personne ne leur a jamais expliqué.
Je ne rêvais pas de partir. Je rêvais de construire.
2021
Partir
La situation sécuritaire et sociopolitique se détériore. Ma mère insiste pour que je quitte le pays ; longtemps, je refuse. Ce sont les événements eux-mêmes qui finissent par me convaincre : je ne peux plus planifier mon avenir de la même façon. Je dépose une demande de permis d'études au Canada, pour une maîtrise en santé publique à l'Université Laval.
En avril 2021, la maladie de ma mère déplace la question. Elle n'est plus de savoir où je construis ma carrière, mais où se trouve ma famille. Elle part se faire soigner en République dominicaine et je la rejoins. J'y passe quatre mois. C'est là que la réponse du Canada arrive.
Partir à ce moment-là ressemble à un abandon. Mais c'est elle qui, depuis le début, me pousse à le faire, et je finis par comprendre pourquoi : ce que je pourrai faire pour elle, je ne le ferai pas en restant.
Le 16 août 2021, je prends l'avion pour Montréal. Optimum Pharma reste derrière moi.
2021 — 2023
Recommencer en bas
Mon titre ne me suit pas. Le diplôme, la résidence, les années d'exercice : rien de tout cela ne franchit la frontière. Préposé aux soins, puis assistant technique en pharmacie, c'est-à-dire au comptoir de la profession que j'exerçais comme titulaire.
En même temps, je commence la maîtrise. C'est l'une des périodes les plus difficiles de ma vie. Il faut étudier, et reconstruire à peu près tout le reste : un pays, une société, un réseau, un système professionnel dont je ne connais rien. Seul, loin de ma famille, sans aucune certitude.
Ce n'est pas le diplôme qui a été dur. C'est tout ce qu'il fallait tenir autour.
C'est aussi la période qui m'a le plus transformé. Elle m'a appris l'adaptation, qui n'est pas une qualité qu'on possède : c'est une chose qu'on apprend quand on n'a plus le choix.
Une chose, pourtant, traverse la frontière avec moi : l'émission. Le pharmacien qui expliquait un traitement à un patient à Tabarre et celui qui parle dans un micro depuis Québec font exactement la même chose. Ils prennent une connaissance qui appartient à quelques-uns et la rendent utilisable par tout le monde.
Je termine la maîtrise en 2023, avec une bourse d'excellence à la dernière session. J'y siège comme représentant des étudiants et je travaille au CRAD sur l'évaluation d'impacts sur la santé du plan métropolitain d'aménagement, avec la Communauté métropolitaine de Québec et des partenaires gouvernementaux : comment la façon dont on dessine une ville se lit, des années plus tard, dans la santé de ceux qui y vivent. Le domaine m'intéresse assez pour que j'envisage d'y faire un doctorat.
2024 — 2026
Le chemin pour reprendre le titre
Reste à faire reconnaître ce que je sais déjà faire. Année préparatoire en 2024-2025, puis le programme de qualification en pharmacie à l'Université de Montréal en 2025-2026.
En juin 2026, une étape que je n'attendais pas si tôt : chargé de cours de pharmacognosie, à la faculté même où j'ai étudié. La matière la plus ancienne de la pharmacie, enseignée à ceux qui exerceront là où le médicament passe souvent par la rue avant le comptoir.
Et en juillet, Médicaments et Société revient à l'antenne, depuis un studio de Montréal. Les grands enjeux de la santé publique, de la médecine et de l'usage responsable des médicaments, expliqués à ceux qui les vivent.
Aujourd'hui
Ce que je construis
Ma carrière s'est construite dans la santé, mais l'entrepreneur en moi n'a jamais disparu. Santé, enseignement, entrepreneuriat : c'est la même ambition sous trois formes. Créer de la valeur, ouvrir des portes, laisser une empreinte utile.
Je développe aujourd'hui des entreprises et des projets avec une vision à long terme. L'objectif n'est pas de réussir davantage. Il est de bâtir quelque chose de durable, capable de tenir debout au-delà de moi, et de construire de la liberté : celle de choisir mes projets, celle d'investir, celle d'aider.
Je ne crois pas à la réussite solitaire. Une réussite qui ne contribue pas à faire grandir les autres reste un échec. Quand je vois une bonne occasion et que je peux y faire monter d'autres personnes, je le fais.
On ne contrôle pas toujours ce qui arrive. On contrôle ce qu'on décide d'en construire. C'est pourquoi je ne considère pas être arrivé : je considère être en chemin.
Faire entendre cette histoire
Elle se raconte devant un public d'étudiants, de professionnels de la santé ou de citoyens, et elle ouvre sur les trois sujets que je traite en conférence.
